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« Nos visages », de Nidhal Chamekh. « Nos visages », de Nidhal Chamekh.

De grandes esquisses de visages sur tissu, une déambulation vidéo dans la brousse burkinabée, un panneau de bois sculpté composé de huit morceaux… Mêlant formats, matériaux et supports, l’exposition « Diaspora at Home », présentée jusqu’au 30 janvier à la galerie Kadist, située dans le XVIIIe arrondissement de Paris, réunit dix artistes autour des mobilités intra-africaines.

« Le thème des migrations à l’intérieur du continent est né de plusieurs discussions avec Iheanyi Onwuegbucha, directeur artistique du Centre for Contemporary Art de Lagos et co-commissaire du projet “Diaspora at Home”, précise Sophie Potelon, co-commissaire de l’exposition, et notamment du constat des difficultés de mobilité sur le continent. »

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Le jeune commissaire basé au Nigeria expérimente lui-même régulièrement cette gageure que sont les voyages à l’intérieur de l’Afrique : de la difficile obtention des visas au manque de vols directs entre les grandes villes continentales, en passant par les coûts élevés de telles démarches.

S’y ajoute la volonté de décentrer le débat médiatique, qui se focalise généralement sur l’exode de populations du Sud vers le Nord, alors que les chiffres disent tout autre chose. En 2019, rappelle le philosophe camerounais Achille Mbembe, « sur près de 1,3 milliard d’Africains, quelque 29 millions seulement vivent à l’étranger. Parmi ces 29 millions, 70 % n’ont pris ni le chemin de l’Europe, ni d’aucune autre région du monde. Ils se sont installés dans d’autres pays d’Afrique ».

« En marge du récit officiel »

En entrant dans la galerie, le visiteur découvre des visages esquissés sur de grandes toiles blanches coupées horizontalement en deux. Ces dessins de l’artiste tunisien Nidhal Chamekh, né en 1985 à Dahmani, dans le nord-ouest de la Tunisie, représentent des soldats d’empires coloniaux venus d’Afrique ou d’Asie.

Des visages puisés dans l’hebdomadaire illustré français Le Miroir, créé en 1910, où les représentations de tirailleurs appartenant à certaines troupes d’infanterie tenaient à la fois de dessins se voulant ethnographiques et d’images d’Epinal coloniales et orientalistes.

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« Beaucoup ont contribué à la libération de la France pendant la première et la deuxième guerres mondiales, mais sont restés en marge du récit officiel. Le premier fragment de visage présenté est dessiné d’après une photo prise par Jacques-Philippe Potteau [naturaliste français, 1807-1876] et conservée au Musée d’histoire naturelle de Paris », souligne le plasticien.

La plupart de ces visages sont anonymes, à l’exception de celui mis en valeur à l’entrée de la galerie : « Bel Krer ben Kraler, tirailleur algérien, né à Romialis (Négritie). Taille : 1 mètre, 60 centimètres. Véritables cheveux de nègre, yeux noirs avec les blancs jaunes. Fils de père et de mère noirs. Photo, 1865 », précisait le Musée d’histoire naturelle.

« Lignes d’errances »

Bien plus près de nous dans le temps, Rahima Gambo a choisi de déambuler dans la brousse du Burkina Faso. L’artiste multimédia nigériane basée à Abuja parcourt la terre rouge de latérite du Plateau-Central, l’une des treize régions du petit pays enclavé. Au cours de cette promenade, elle se filme en tenant un cercle de bronze dans l’une de ses mains, le fait tournoyer jusqu’à encadrer le Soleil.

Des oiseaux chantent, une flûte s’immisce dans le gazouillement général et rejoint les bruissements des branches sous ses pas. Plusieurs objets du même alliage – un triangle, un L, un demi-cercle, une ligne droite… – se succèdent dans sa paume, qualifiés par l’artiste de « lignes d’errances ». Devant l’écran, d’imposantes spirales de cuivre imitent le mouvement de la marche, fluide et continu.

« Nest Works and Wander Lines », de Rahima Gambo. « Nest Works and Wander Lines », de Rahima Gambo.

« J’ai découvert les spirales de cuivre dans un magasin à Abuja : elles sont utilisées pour la climatisation et dans d’anciennes chaudières. Elles permettent de faire passer de l’eau ou de l’air et font écho au son de la flûte. Elles participent à une recherche d’un nouveau langage, de nouveaux instruments de perception, d’un nouveau territoire, d’une narration poétique », indique Rahima Gambo.

Violence, déchirure, brûlure

Moins immersif est le panneau de bois présenté à la galerie Kadist. Il est sculpté par le Ghanéen El Anatsui, né sur l’île d’Anyako en 1944 et installé en 1975 au Nigeria pour enseigner le dessin et la sculpture à l’université de Nsukka. L’artiste a notamment été exposé à Paris en 2021 : de grandes sculptures métalliques et deux rivières mêlant textile et projection vidéo ont orné la salle d’armes de la Conciergerie pendant la saison Africa2020.

Au cours de sa vie artistique, il est passé de l’exploration de matériaux conventionnels comme le bois et la céramique à la réutilisation de ressources habituellement mises au rebut comme des mortiers en bois, des râpes à manioc, des plaques d’impression offset et des capsules de bouteilles d’alcool.

« Bird » (Migration Series), d’El Anatsui. « Bird » (Migration Series), d’El Anatsui.

L’histoire mouvementée des migrations africaines est une préoccupation majeure de l’artiste. Et notamment l’expulsion de Nigérians par le Ghana en 1969, et de Ghanéens par le Nigeria en 1983, pour des raisons qualifiées à l’époque d’économiques et de sécurité. Pour sculpter son panneau de bois, El Anatsui a utilisé la tronçonneuse et le chalumeau, signifiant la violence, la déchirure et la brûlure d’une migration forcée.

Ce travail fait également référence à la traite transsaharienne d’esclaves, à la récente immigration des Africains vers l’Occident et à l’intérieur du continent, y compris dans sa communauté, les Ewé. Sans oublier sa propre installation du Ghana vers le Nigeria.

« Frontières invisibles »

On pourra également admirer à la galerie Kadist la performance sonore et vidéo du Sud-Africain Ntshepe Tsekere Bopape, qui fut notamment le premier commissaire de son pays à organiser une exposition collective à Paris et, sous le nom de Mo Laudi, pionnier de l’afrohouse dès le début des années 2000 en organisant des soirées à Londres et à Paris.

« La musique ne connaît pas de frontières. Elle provoque un mouvement vibratoire des particules dans l’environnement, projetant le son plus loin. Elle traverse les frontières invisibles créées par les humains pour établir des séparations fondées sur la race, la classe, le sexe, la culture », précise l’artiste.

« Fixed Things and Flying Things », de Wura-Natasha Ogunji. « Fixed Things and Flying Things », de Wura-Natasha Ogunji.

Parmi les autres travaux à ne pas manquer : l’œuvre Animal, du Camerounais Goddy Leye (1965-2011), qui fut l’un des premiers plasticiens africains à avoir pensé la traversée des frontières du continent comme un acte créatif ; les papiers peints et les photographies du Nigérian Abraham Oghobase, qui déconstruisent les modes de fabrication traditionnels et explorent son immigration personnelle ; les dessins cousus à la main sur du papier-calque de Wura-Natasha Ogunji, également originaire du Nigeria.

Exposition « Diaspora at Home », à la galerie Kadist, 19 bis-21, rue des Trois Frères, 75018 Paris. Du jeudi au dimanche, de 14 heures à 19 heures. Jusqu’au 30 janvier 2022.

Les galeries et le fonds Kadist

Kadist est la branche artistique d’une fondation familiale à but philanthropique (anagramme de son nom Tsadik) qui intervient dans les domaines de l’art, la culture, les actions à caractère social, la santé. Son activité a démarré en 2001 avec la constitution d’une collection d’art contemporain. Fin 2006, une galerie ouvre à Paris et, en 2010, à San Francisco. A partir de 2012, Kadist lance des collaborations avec des institutions à l’étranger pour mettre en place des projets interculturels et diffuser le travail des artistes.

« Au total, il y a plus de 1 600 œuvres dans la collection, venant de plus de 100 pays différents. Nous avons ouvert un bureau au Mexique et un autre en Chine. En parallèle, nous développons de nouveaux projets en Europe et au Moyen-Orient. Après l’exposition Diaspora at Home, nous accueillerons en résidence l’artiste américaine Xaviera Simmons en vue d’une exposition qui ouvrira en avril. Ce projet est en dialogue avec une artiste chercheuse, Savannah Wood, qui viendra aussi en résidence et qui s’occupe d’un important fonds d’images de presse afro-américaines », souligne Emilie Villez, directrice de Kadist Paris.

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Art contemporain : à la galerie Kadist, les migrations intra-africaines sont à l’honneur – Le Monde
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