« Bettania Gottes » (1927), d’Adolf Wölfli. « Bettania Gottes » (1927), d’Adolf Wölfli.

Rares sont les expositions qui ne racontent ni une vie d’artiste ni un mouvement, mais posent une question en se libérant de l’histoire et de la géographie. L’exercice est aussi instructif qu’exigeant, particulièrement quand la question est difficile. Celle que l’exposition « L’énigme autodidacte » énonce dès son titre l’est au plus haut point : comment se fait-il que des femmes et des hommes qui n’ont reçu aucune éducation artistique, et même parfois à peu près aucune éducation, se montrent susceptibles de créations remarquables qui supportent sans peine d’être comparées à celles des ex-élèves des écoles d’art ?

Le musée a réuni un peu plus de deux cents œuvres de quarante-quatre artistes

Cette interrogation en suscite immédiatement d’autres. Quand ce phénomène a-t-il été reconnu et fait l’objet de premières études ? Comment a-t-il été intégré au monde des musées et à celui du marché de l’art ? Peut-on, par une suite de comparaisons, déterminer quelles conditions mentales ou sociales favoriseraient l’apparition de telles capacités créatives ? Des différences sont-elles observables selon les régions du monde et leurs systèmes d’enseignement ? Et, pour finir, la question suprême : que signifie, aujourd’hui, le mot art, dont on se sert sans cesse et sans précaution ?

« L’énigme autodidacte » ne répond pas à toutes. Son autrice, Charlotte Laubard, qui est professeure à la Haute Ecole d’art et de design de Genève et donc fort instruite des affaires d’enseignement, n’y prétend pas. Mais elle donne beaucoup à voir, à découvrir et à réfléchir. Elle réunit un peu plus de deux cents œuvres de quarante-quatre artistes – puisque tel est le titre qui leur a été accordé plus ou moins rapidement et plus ou moins unanimement – et les rapproche par sections. Ce classement opère selon divers critères. Quand ils sont d’ordre biographique, ils distinguent entre celles et ceux qui n’ont eu accès à aucune formation d’aucune sorte et celles et ceux qui ont été instruits dans un autre domaine de compétence. S’ajoutent les différences entre degrés de conscience, selon que l’on considère, à une extrémité, les internés des établissements psychiatriques et, à l’autre, des artistes qui se sont intégrés au milieu artistique à tel point que l’on a ensuite oublié qu’ils ont été, à leurs débuts, des outsiders.

Répertoires de symboles

D’autres critères, plus incertains, touchent à la nature des créations, selon qu’elle est portée par la volonté de transmettre des convictions politiques ou religieuses ou qu’elle tiendrait de l’autofiction. Mais quelle œuvre n’en relève pas, ne serait-ce qu’implicitement ? Et laquelle ne procède pas, à un stade ou autre du travail, de l’appropriation, autre notion employée ? A plusieurs reprises, au fil de la visite, on se dit que telle œuvre pourrait aussi légitimement être classée ailleurs.

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Dans la peau de créateurs hors normes avec l’exposition « L’énigme autodidacte » – Le Monde
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