« Je continuai à aller aux Champs-Élysées les jours de beau temps, par des rues dont les maisons élégantes et roses baignaient, parce que c’était le moment de la grande vogue des Expositions d’aquarellistes, dans un ciel mobile et léger », lit-on, entre mille impressions, sous la plume de Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu.

Quel écrivain aura mieux que lui magnifié ensemble ville réelle et ville rêvée, tissant deux Paris dans un flou de temps et d’espace ? Par la voix de son narrateur, Proust a décrit l’effet de la topographie parisienne sur son imaginaire et sa créativité : « Plongée dans un sommeil agité, mon adolescence enveloppait d’un même rêve tout le quartier où elle le promenait »…

→ ENTRETIEN. Jean-Yves Tadié : « La Recherche de Proust, nourrie de Paris et grande œuvre sur Paris »

Une très belle exposition présentée au Musée Carnavalet a pour ambition de restituer cette richesse. Destinée à tous les publics, des amateurs de l’œuvre aux néophytes amoureux de Paris, elle explore l’univers parisien de Proust, l’environnement de ses résidences successives, ses lieux de promenades, de mondanités, et les détails de son inspiration.

La Belle Époque ressuscitée

La visite dépasse l’intérêt porté à l’écrivain puisqu’elle se confond avec une histoire de la capitale à la Belle Époque, alors que sa géographie se redessine dans le prolongement des grands travaux, que la société dans son ensemble se métamorphose. « Nous avons voulu offrir les éléments biographiques et topographiques sur lesquels Proust s’appuie, et une vision de la ville de la fin du Second Empire à l’après Première Guerre mondiale, c’est-à-dire le temps que recouvre le roman», explique la conservatrice du patrimoine Anne-Laure Sol.

Si les lieux fictifs ne recoupent pas toujours les lieux réels, ils sont ancrés dans une réalité historique et spatiale que le visiteur retrouvera sur les cartes proposées le long du parcours de l’exposition. Photographies et peintures ressuscitent l’époque, des grands boulevards aux Champs-Élysées ou au bois de Boulogne, telle cette Soirée au Pré Catelan peinte par Henri Gervex (1909). Et jusqu’au Paris interlope fréquenté par le baron de Charlus.

Des curiosités émaillent l’exposition, des fameuses paperolles aux témoignages filmés, des menus de restaurant au théâtrophone – un récepteur permettant d’écouter en direct à domicile des pièces de théâtre ou des concerts. L’énumération des « cris de Paris » fait revivre intonations et accents des métiers d’autrefois. « L’ouïe, ce sens délicieux, nous apporte la compagnie de la rue, dont elle nous retrace toutes les lignes, dessine toutes les formes qui y passent, nous en montrant la couleur », écrivait Proust dans La Prisonnière.

→ CRITIQUE. Proust au vif de son temps

Cette vitalité du petit commerce de rue invite à s’attarder sur les pavés eux-mêmes, si emblématiques de Paris, dont une esquisse de Gustave Caillebotte de 1877 vient évoquer le gris et les formes mal équarries, convoquant l’expérience de « mémoire involontaire » du narrateur à la fin du roman, lorsque les souvenirs l’assaillent à mesure que ses pieds trébuchent dans la cour de l’Hôtel de Guermantes.

« Proust nous apprend à écouter et à regarder »

Le biographe Jean-Yves Tadié, professeur émérite à la Sorbonne et membre du comité scientifique de l’exposition, montre dans Proust et la société* (Gallimard, La Croix du 30 décembre), l’attention sociale et sociologique de l’écrivain.

« Proust prolonge le genre littéraire des cris de Paris, qui remonte au Moyen Âge, explique-t-il. Au XVIe siècle, Janequin les met en musique ; au XVIIe, Boileau les évoque ; puis au XVIIIe, Sébastien Mercier avec son formidable Tableau de Paris… Avec Proust, on trouve l’aboutissement de cet art de l’observation. Il nous apprend à écouter et à regarder. »

C’est ce que Jean-Yves Tadié suggère de retenir de l’exposition : « Marcel Proust décrit un monde disparu, mais l’est-il en réalité tant que ça ? Les modes ont changé mais il y a toujours des modes, des rapports sociaux. C’est ce que nous rappelle cette œuvre nourrie de Paris qui est aussi une grande œuvre sur Paris. »

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Pour prolonger la visite

Des visites-promenades dans les rues de la capitale avec une conférencière pour découvrir le Paris de Marcel Proust.

Des nocturnes. Une conférence de Jean-Yves Tadié le 13 janvier 2022, un concert de l’Orchestre de chambre de Paris le 17 février, une lecture du Monsieur Proust de Céleste Albaret par Marianne Denicourt le 19 mars…

Un livre. Le très beau catalogue de l’exposition, dirigé par Anne-Laure Sol.

Le Musée Carnavalet a rouvert en mai après quatre ans de rénovation. Ses collections historiques (625 000 œuvres sur l’histoire de la capitale) sont à redécouvrir dans un nouveau parcours.

Exposition : Marcel Proust, une vision de Paris au Musée Carnavalet – La Croix
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