Roubaix (Nord), envoyée spéciale.

Il y a vingt ans, un rêve un peu fou, iconoclaste, voit enfin le jour. La Piscine de Roubaix rouvre ses portes. Le bassin, les cabines, les salles des machines, tout cet espace, agrandi depuis, cet édifice Arts déco, retrouve de sa splendeur. Les baigneurs ont troqué bonnets de bain et palmes.

On déambule désormais entre les œuvres d’art, les unes plus passionnantes que les autres, de sculptures monumentales en tableaux de maîtres qui témoignent de la richesse du fonds de la Piscine. On y découvre des traces comme autant d’indices du passé industriel de la ville et des alentours, ces filatures, immenses usines en briques rouges où des centaines d’ouvrières coupaient, cousaient, cardaient, peignaient, assemblaient des tissus empaquetés dans des rouleaux géants. Roubaix n’a plus d’industrie, elle est aujourd’hui une des villes les plus pauvres de France, mais elle peut s’enorgueillir de posséder un musée des Arts appliqués et des Beaux-Arts, une collection constituée de pièces à partir du XIX e siècle comprenant tissus, pièces d’Arts décoratifs, sculptures, peintures et dessins. Et tout un tas d’outils, d’enseignes qui témoignent de ce riche passé.

Un lieu de tous les possibles

Mais la Piscine ne se visite pas au passé. Si les collections permanentes s’enrichissent grâce aux nombreuses donations, les expositions temporaires qui s’y succèdent depuis vingt ans racontent des dialogues entre courants artistiques, artistes et œuvres d’art d’hier et d’aujourd’hui, des expositions savantes et populaires, capables de drainer dans leur sillage tous les publics, amateurs éclairés ou néophytes. Il faut saluer le travail exemplaire de l’équipe de la Piscine : des conservateurs aux agents d’entretien ou de gardiennage, des scénographes aux relations publiques, cette équipe, sous la houlette de Bruno Gaudichon, son directeur et conservateur audacieux qui, depuis vingt ans, a transformé ce lieu en un lieu de tous les possibles.

Tête chercheuse et pensante de la Piscine, fin connaisseur de l’art moderne, en particulier de la sculpture, Bruno Gaudichon est un pédagogue qui sait vous raconter les œuvres et les artistes, et partager ses connaissances. Pour les vingt ans de la Piscine, on a plongé dans le grand bain de l’exposition « Jawlensky », une rétrospective d’envergure, et pris le temps d’aller saluer la Petite Châtelaine, de Camille Claudel, exposée à l’entrée du bassin, dans un écrin tout en transparence, et subtilement éclairée de l’intérieur.

Perspectives indociles

« Jawlensky, la promesse du visage » est une coproduction entre Madrid (la Fondation Mapfre), Marseille (musée Cantini) et Roubaix (la Piscine) conçue par Itzhak Goldberg (commissaire scientifique), Bruno Gaudichon, et scénographiée par Cédric Guerlus. Natures mortes, portraits, paysages, visages-masques démasqués, Jawlensky (1864-1941) est devenu peintre un peu par hasard, sorte d’autodidacte qui s’imprègne de tous les courants artistiques de son époque. Impressionnisme, expressionnisme, fauvisme, figuration ou abstraction, son geste est sûr, ses palettes de couleurs vives et audacieuses, et son pinceau semble danser sur la toile, déjouant formes et contrastes, soulignant des contours de traits noirs qui donnent un certain relief aux motifs.

Ses paysages sont à la fois familiers et mystérieux, offrant des multitudes d’interprétations, laissant libre cours à l’imaginaire de chacun pour se raconter une histoire. La nature, arbres, montagnes, collines, ciels ou soleils sont sublimés ; les maisons, souvent regroupées, donnent envie de pousser leurs portes camouflées. Les couleurs varient selon les lieux, l’ensoleillement, les contrastes ou, au contraire, des nuits qui s’avancent où se découpent des ombres inquiétantes. Les perspectives ne filent pas toujours très droit, indociles, traçant des lignes d’horizon qui ne cessent de repousser les limites du tableau.

Natures mortes… bien vivantes

Quant aux portraits, ils sont magnétiques et libres de tout carcan. Traits géométriques qui leur confèrent des ovales légèrement déstructurés, grands yeux ouverts qui semblent vouloir s’échapper de leurs orbites cernées de traits noirs appuyés, couleurs marquées et inhabituelles, soyeuses et vives. Jawlensky ose, déplace le regard, l’attention sur un détail, et tout le reste va tourner autour de ce détail, une ombre, un chignon-escargot, deux rides marquées… Certains sont sages comme des images, d’autres plus espiègles.

Ses natures mortes aussi, qui oscillent entre un clin d’œil aux maîtres précurseurs (Cézanne, Gauguin, Matisse…), et une volonté de s’en affranchir. Ses natures mortes sont bien vivantes, tant elles élargissent la focale et laissent entrevoir les intérieurs – un salon, un bureau, un jardin. Les vases sont éternellement bleus ; autour, les éléments s’organisent selon des gammes de couleurs discrètes ou vives, selon les périodes.

Variations de têtes abstraites

Et puis, il y a ces têtes, visages recomposés selon les couleurs, étrangement étirés, allongés, dont les formes finissent par s’estomper jusqu’à n’être que des traits, des aplats de couleurs qui délimitent leurs contours. Elles n’ont plus rien d’humain, ces variations de têtes abstraites qui peuvent aussi bien renvoyer aux masques africains qu’à ces visages recousus des gueules cassées de la Première Guerre mondiale, désormais fantômes sans visages…

Enfin, les Méditations, dernières œuvres d’un artiste au parcours protéiforme. Les traits du pinceau sont entravés par une arthrite déformante, mais Jawlensky ne renonce pas à la couleur et opère un retour au sacré, à ces icônes de son enfance. Il y a quelque chose d’apaisé, d’épuré dans cette dernière partie. La peinture de Jawlensky est là, au rythme de longues séries comme autant de variations musicales et picturales qui explorent tous les « chants » du possible de la peinture moderne.

Exposition. Alexej Jawlensky, le peintre aux mille et un visages – L’Humanité

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