Au milieu du Village d’Aigues-Vertes gît un homme allongé sur le sol, emmitouflé dans un sac de couchage: «Cette statue, c’était moi avant. J’étais fatigué et triste, mais maintenant je suis bien dans ma tête.» Devant cette sculpture de l’artiste Fabrice Gygi, Amir Benhassine se remémore un passé partagé entre la France et la Tunisie, qu’il considère lui-même comme mélancolique. Il évoque une période qui semble maintenant lointaine, les personnes qui ont compté pour lui, mais aussi où il se trouve et comment il se sent aujourd’hui. C’est peut-être ça la force d’une œuvre: évoquer des sentiments, raviver des souvenirs, puis mettre des mots sur des sensations et les partager.

Amir Benhassine fait partie du groupe de cinq bénéficiaires ayant participé au projet Art Truck, une collaboration entre l’association de médiation culturelle Destination 27 et le Fond municipal d’art contemporain de la ville de Genève (FMAC). Cette exposition itinérante permet à des populations n’ayant que peu accès à des institutions culturelles de se frotter à la palette d’émotions que peut procurer une statue, un tableau, un dessin. Mais le projet va plus loin que de simplement exposer des œuvres au centre d’Aigues-Vertes, accueillant des personnes avec une déficience intellectuelle. Impliquer concrètement les Villageois, résidents à temps complet, et les Compagnons, habitant à l’extérieur, dans l’organisation de cet événement, voilà le maître mot d’Art Truck.

Devenir co-curateur d’exposition

Le projet a été présenté aux 163 bénéficiaires de la Fondation Aigues-Vertes. Quatre Villageois et un Compagnon ont ensuite manifesté leur intérêt pour finalement devenir les co-curateurs de l’exposition: «Après plusieurs rencontres pour échanger autour du rapport à la culture de chacun et chacune, ils et elles ont rédigé une commande manuscrite au FMAC en expliquant avec leurs mots ce qui les intéressait et les thématiques qui les touchaient», explique Iris Meierhans, co-coordinatrice et médiatrice culturelle à Destination 27. De ce premier tour de table ont émergé des idées très concrètes, avec la volonté de «parler de la nature (fleurs, fruits, animaux), de spiritualité (bouddhisme, vitraux d’église) mais aussi de mécanique, de rapport à la lecture ou de l’action humanitaire». L’institution leur a ensuite proposé 30 œuvres sur la base de cette lettre. Chaque bénéficiaire a finalement eu le droit à son «incontournable», tout en argumentant pourquoi tel objet lui plaisait ou non.

Selon Destination 27, cette façon de faire permet d’utiliser l’art comme outil de médiation culturelle. Les participants travaillent à développer un avis sur les œuvres et ce qu’elles leur procurent. Un moyen également de les faire dialoguer sur leur ressenti en associant des pairs de mots et de verbes: «Ce travail leur permet de prendre confiance en leur jugement, précise Iris Meierhans. Ça les oblige à respecter les avis subjectifs des autres et à construire un vrai discours autour de leur choix et de ceux de leurs collègues.» Un travail pas toujours simple, surtout quand les sentiments provoqués ne sont pas toujours les mêmes. Là où certains voient parfois l’évocation d’une forme de spiritualité, d’autres y voient la mort ou la souffrance.

Semer des graines à chaque arrêt

Pour le FMAC, Art Truck est aussi un sacré défi. Le fonds possède en effet plus de 4000 œuvres parmi lesquelles il a fallu proposer une sélection répondant aux attentes des Villageois et Compagnons d’Aigues-Vertes. Un choix effectué entre des sculptures, des dessins, des tableaux ou des vidéos. «Le projet nous a obligés à sortir de notre zone de confort, confirme Michèle Freiburghaus, conseillère culturelle et responsable du Fonds d’art contemporain. Il a d’abord fallu imaginer une exposition avec un public spécifique, mais aussi investir un contexte qui est tout sauf muséal, ce que le fond n’a pas forcément l’habitude de faire non plus. Mais c’est une formidable opportunité pour nous de pouvoir montrer nos collections de la sorte et favoriser l’accès à l’art contemporain.»

C’est aussi l’occasion pour le FMAC de faire prendre l’air – littéralement – à ses œuvres, le fond n’ayant pas d’espace d’exposition permanent. Le centre du Village accueille donc deux curieux visiteurs: un camion vert turquoise dans lequel sont projetées plusieurs vidéos, ainsi qu’un container construit pour l’occasion où trône le reste des œuvres physiques.

Aigues-Vertes n’est cependant pas le terminus de ce convoi artistique. L’Art Truck s’était déjà arrêté à l’EMS La Terrassière plus tôt dans l’année et espère poursuivre sa route en direction de l’association Première Ligne à la gare Cornavin, agissant pour réduire les risques liés aux drogues. A chaque arrêt, le projet tente de semer des graines et de faire pérenniser une activité artistique sur place après son départ. Une exposition mouvante jusque dans sa forme, qui doit à chaque fois s’adapter au public qu’elle rencontre. Un projet complexe donc, exigeant, impliquant de nombreux acteurs. Mais la meilleure description appartient peut-être à l’une des Villageoises: «Art Truck, c’est un gros camion vert.» Il ne faut parfois pas perdre de vue l’essentiel.


Plusieurs visites guidées en présence des commanditaires sont prévues durant le mois de décembre. Plus d’informations sur le site de Destination 27.

Source Google News – Cliquez pour lire l’article original

«Art Truck», quand l’art contemporain prend la route à Genève – Le Temps
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