Jusqu’à quel degré les pesticides utilisés dans les vignobles français affectent-ils les populations rurales résidant aux alentours ? Aussi indispensables que brûlantes, cette interrogation jusqu’ici dépourvue de toute réponse scientifique exhaustive est désormais dans le viseur de Santé publique France (SPF) et de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Ce mardi, les deux organismes lancent officiellement leur co-projet PestiRiv, «première étude de grande ampleur» à l’échelle nationale visant à «mieux connaître et comprendre l’exposition aux pesticides des personnes vivant près de cultures viticoles».

«Identifier une surexposition éventuelle»

Six régions seront concernées par les investigations, sur 250 zones au total dont 162 viticoles (en Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté, Grand-Est, Nouvelle-Aquitaine, Occitanie, Provence-Alpes-Côte d’Azur). 3 350 participants tirés au sort, âgés de 18 à 79 ans, vivant au milieu des vignes ou justement à l’écart de ces productions, seront suivis durant presque un an. D’octobre 2021 à février 202 d’abord, période durant laquelle les «traitements des vignes avec des produits phytopharmaceutiques sont les moins fréquents», précisent les experts sanitaires. Puis de mars à août 2022, au plus fort de leur utilisation dans les parcelles agricoles.

«Le principal objectif de cette enquête est d’identifier une surexposition éventuelle aux pesticides, explique à Libération Sébastien Denys, directeur du pôle Santé environnement et travail au sein de SPF. Ce travail nous permettra de mieux déterminer les voies et les sources d’exposition, de comprendre aussi l’influence que peuvent avoir la distance aux vignes, les comportements des individus et de décrire la variation saisonnière.» Concrètement, PestiRiv va s’attacher à comparer la situation des 1 500 individus dits «exposés», c’est-à-dire résidant dans un rayon de 0 à 500 mètres des vignes et systématiquement à plus de 1 000 mètres de toute autre culture (pour s’affranchir de tout biais), avec les 1 850 personnes «non exposées» habitant à plus de 5 000 mètres des vignobles et plus de 1 000 mètres de toute terre agricole.

Contre-offensive

«Une des cultures les plus traitées»

Les chercheurs évalueront l’exposition aux pesticides via deux mesures principales, celle biologique des échantillons d’urines et de cheveux des participants, et celle environnementale de l’air extérieur, des poussières d’air à l’intérieur des logements, des fruits et légumes des jardins. Clémence Fillol, responsable du lancement de l’étude pour SPF, indique qu’un courrier sera envoyé à tous les participants ce 25 octobre. Les premiers prélèvements débuteront au mois de novembre. Les résultats ne seront pas disponibles ni publiés avant 2024.

Plusieurs facteurs expliquent pourquoi les chercheurs ont décidé de se concentrer sur les régions viticoles. «Après la pomiculture, c’est une des cultures les plus traitées par des produits phytosanitaires, détaille Ohri Yamada, responsable de la phytopharmacovigilance à l’Anses. La viticulture est beaucoup plus intriquée avec l’habitat que d’autres cultures, ce qui va multiplier les situations d’exposition en tant que riverain.» Autrement dit : on trouve plus souvent des maisons au milieu des vignes qu’en plein champ. «Par ailleurs, c’est une culture pérenne, implantée depuis des dizaines d’années, qui va être exposée chaque année aux mêmes produits.» A la différence des céréales par exemple, où la rotation des cultures entraîne une modification des pesticides utilisés.

Une cinquantaine de substances actives seront étudiées dans cette enquête financée en grande partie par le plan Ecophyto, un projet gouvernemental qui vise à diminuer de 50 % d’ici à 2025 l’utilisation des phytosanitaires. Des produits «spécifiquement utilisés en viticulture» ont été sélectionnés, mais d’autres critères ont été pris en compte, comme «les quantités vendues, la persistance dans l’environnement et la toxicité pour la santé humaine», précise Ohri Yamada. Le cuivre, largement utilisé en agriculture biologique, figure donc sur la liste des substances suivies, au même titre que le folpel, «une des molécules phares utilisés en viticulture», le glyphosate, qui n’est pas utilisé que sur les vignes mais dont «les interrogations sur sa toxicité» ont conduit à l’inscrire sur la liste, ou les fameux SDHI, des fongicides qui inquiètent certains chercheurs, ces derniers appelant à l’arrêt de son utilisation en raison du principe de précaution.

«Réel manque de données»

«Nous sommes des agences nationales indépendantes et nous ne travaillons ni au nom des riverains, ni au nom des vignerons. Notre étude cherche à objectiver l’exposition aux pesticides dans ces zones rurales, d’amener des éléments scientifiques à un débat public, insiste le chercheur de l’Anses. On avait conscience qu’il existait un réel manque de données sur le sujet.» Car si l’Inserm a déjà dressé cet été un tableau remarquable et complet de la littérature scientifique internationale sur les liens entre différentes maladies et l’exposition aux pesticides en population générale ou spécifiquement chez les travailleurs agricoles, la condition des riverains en zones agricoles n’a encore que très peu été étudiée et nécessite un approfondissement du sujet.

«Les populations riveraines des zones agricoles peuvent être concernées par la dérive des produits épandus sur les cultures, écrivent ainsi les chercheurs de l’Inserm dans leur synthèse. Des études […] suggèrent un lien entre exposition des riverains des terres agricoles et la maladie de Parkinson, et également entre la proximité résidentielle à des zones d’épandages de pesticides (rayon inférieur à 1,5 km) et le comportement évocateur des troubles du spectre autistique chez l’enfant. Cependant, ces études présentent des limites importantes liées à l’évaluation fine de l’exposition ou à l’absence de données individuelles, ce qui rend le niveau de présomption faible.»

SPF et l’Anses se lancent donc dans un travail colossal pour répondre à ce trou dans la raquette scientifique, motivées aussi par les alertes locales de «l’affaire Preignac». En 2013, dans cette petite commune de Gironde, le maire avait fait remonter auprès de l’Agence régionale de santé un nombre important de cancers déclarés chez des enfants, fréquentant ou ayant fréquenté son école primaire située à quelques pas de parcelles viticoles. L’association Alerte des médecins sur les pesticides s’était alors emparée du sujet et avait saisi, en 2015, la Direction générale de la santé. Chargé du suivi, l’Institut de veille sanitaire (désormais intégré dans SPF) avait conclu que «la contribution des pesticides au risque cancer ne pouvait être exclue» dans cette affaire.

«Le lobby viticole est tellement fort»

«Notre étude vient six ans plus tard comme une continuité de la situation de Preignac, mais de manière plus approfondie, plus robuste, plus détaillée et surtout étirée aux six grandes régions viticoles du pays», analyse le scientifique de l’agence publique Sébastien Denys. «Ce projet qui se lance, c’est un peu comme si on vérifiait que la pluie est mouillée, commente pour sa part le médecin Pierre-Michel Périnaud, co-fondateur et président de l’association qui a déclenché la saisine, et qui fait aujourd’hui partie du comité de suivi de PestiRiv. Mais finalement, nous sommes dans un monde où le lobby viticole est tellement fort que rien ne se passe sans preuves tangibles, donc ce travail est nécessaire.»

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Surtout, si les associations saluent l’initiative, elles appellent à ce que le constat soit rapidement suivi d’effets. Pour l’association Phytovictimes, qui défend les professionnels victimes de pesticides, «tout ce qui peut faire avancer le lien entre pesticides et santé, c’est une bonne chose». «Les riverains sont légitimement inquiets, mais il ne faudrait pas pointer du doigt les travailleurs. Le but, c’est d’arriver à trouver une agriculture qui convient à tous et ne met en danger personne», avertit toutefois sa présidente Claire Bourasseau.

Générations Futures, aussi partie prenante du comité de suivi de PestiRiv, juge l’initiative «nécessaire mais pas suffisante s’il n’y a pas de volonté politique derrière». Toujours est-il que son porte-parole, François Veillerette, voit dans l’étude des riverains un signal «positif». «C’est la première fois qu’on a une étude aussi coordonnée et complète. [Dans les études], jusque-là, la santé des riverains n’existait pas. Ça veut dire que le problème a été repéré, on a potentiellement la reconnaissance d’une situation à risque.» «C’est une photographie de ce qui se passe réellement, analyse Valérie Murat, porte-parole d’Alertes aux toxiques. En revanche, si on met le dossier pour caler une armoire, ça ne sert à rien.»

PestiRiv, une enquête pour déterminer l’exposition des riverains aux pesticides dans les vignobles – Libération

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