Une exposition photo en réalité augmentée pour toucher un public plus jeune. À Bayeux, « Seven grams », présenté par le journaliste Karim Ben Khelifa, propose de découvrir l’histoire de nos téléphones portables, d’abord à travers une application, avant l’exposition plus traditionnelle. Sept grammes est le poids de minéraux rares ou précieux contenus dans un téléphone. Un récit de 25 minutes, en réalité augmentée, présente quatre des minéraux indispensables à nos smartphones : l’or, le tungstène, le cobalt et la cassitérite, et les problématiques liées à leur extraction dans les mines de l’est du Congo. Cette histoire présentée dans le cadre du festival des correspondants de guerre a demandé trois ans de travail, des photographies des mines à la réalisation de cette exposition d’un nouveau genre où le smartphone est le médium. Entretien avec son auteur, le photojournaliste Karim Ben Khelifa. 

Le photojournaliste Karim Ben Khelifa devant l'une des photos de son exposition "Seven grams" à Bayeux, le 7 octobre 2021
Le photojournaliste Karim Ben Khelifa devant l’une des photos de son exposition « Seven grams » à Bayeux, le 7 octobre 2021 Crédits : Fiona MoghaddamRadio France

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L’exposition « 7 grams » en réalité augmentée, reportage de Fiona Moghaddam

Que dénoncez-vous à travers cette exposition ?

On peut envoyer un homme sur la lune mais on ne peut pas suivre une pierre du Congo à notre téléphone ! Je n’y crois pas ! Je pense que c’est une volonté de profit. Il est possible de s’assurer que ces minéraux qui engendrent une pauvreté ou parfois de grandes violences ne finissent pas dans nos téléphones et dans nos électroniques en général.

Dans quelles conditions travaillent ces hommes dans ces mines ?

Elles sont très dures. Les mineurs ont peu d’équipement. Il n’y a aucune règle de sécurité imposée. Quand ce sont des mines de montagne, ce sont souvent des trous, des tunnels qui s’effondrent régulièrement. Il est même rare qu’on y cherche les mineurs lorsqu’ils sont enfouis car la mine est très instable et ce serait prendre encore plus de risque. Ce sont des conditions qui seraient inacceptables dans les mines d’Europe ou d’Occident mais elles le sont, là-bas… 

Ce sont des minéraux stratégiques, la Commission européenne a même établi une liste des minéraux stratégiques dans laquelle ils figurent. Il y a donc un point de vue stratégique important, tout comme pour les énergies fossiles. Les ouvriers sont payés – dans les bonnes conditions – deux dollars par jour pour miner, parfois avec des bottes, parfois avec des tongs, des outils inadaptés au terrain, des produits chimiques qui non seulement sont nocifs pour les mineurs eux-mêmes mais aussi pour l’environnement. Car ils sont déversés dans les rivières et ensuite, plus loin, les villages en aval de la rivière puisent cette eau complètement infestée pour la boire ou se laver. 

Vous aviez en tête cette exposition avant même d’arriver au Congo ? 

J’étais au Congo pour parler du conflit qui a lieu dans l’est du pays. Je voulais aller à la source du conflit. Cette source, ce sont ces ressources naturelles facilement exploitables. Sur les trois semaines passées pour ce reportage, j’ai visité plusieurs mines, de minéraux différents, dont des mines de coltan que je n’évoque pas ici. Je prenais mes photos avec mon smartphone (toutes les photos de l’exposition ont été faites avec un smartphone, ndlr) et j’ai réalisé que les minéraux extraits étaient ceux dont j’avais besoin dans mon téléphone pour pouvoir photographier. L’idée m’est venue comme cela. Après ce travail, je me suis lancé dans l’aventure « 7 grams ».

Des mineurs d'or et de cassitérite, province du Sud Kivu (Congo), 2015, © Karim Ben Khelifa - "Seven grams"
Des mineurs d’or et de cassitérite, province du Sud Kivu (Congo), 2015, © Karim Ben Khelifa – « Seven grams » Crédits : Fiona MoghaddamRadio France

Pourquoi avoir décidé de proposer cette exposition en réalité augmentée ?

Car c’est simple à distribuer, le public peut la télécharger gratuitement. L’autre raison est qu’elle s’adresse aux 16-25 ans. C’est une forme narrative dans laquelle ils bougent facilement, instinctivement, ils s’y retrouvent. Et c’est aussi une manière de leur présenter du journalisme long format. L’expérience dure 25 minutes, et on y approche plusieurs problématiques différentes, posées par chacun de ces minéraux dans l’est du Congo.

La volonté était d’attirer un public plus jeune ?

Absolument. J’essaie d’amener un sujet important et qui touche à l’engin dont ils sont le plus fans, c’est-à-dire leur smartphone. C’est un sujet qui les concerne car il n’y aura pas moins d’électronique dans le futur. L’utilisation de ces minéraux ou en tout cas les conditions dans lesquelles ils sont extraits sont problématiques et cela se résout en demandant simplement aux entreprises qui le produisent de nettoyer leur chaîne d’approvisionnement en minéraux, de s’assurer par exemple que de l’or miné par des enfants soldats et des mineurs forcés âgés parfois de 12-14 ans, ne finisse pas dans un téléphone. Mais il y a des circuits opaques. Cet or finit à Dubaï et rejoint ensuite l’accès mondial du marché de l’or.

Les gens doivent en être conscients et les utilisateurs de smartphones devraient demander plus de transparence. J’avais envie de raconter cette histoire aux 16-25 ans pour que cela les touche, les conscientise, leur permettre de faire des choix plus futés que nous aujourd’hui. J’avais envie de raconter une histoire telle qu’on ne l’a jamais vue avant, en utilisant un medium qui les intéresse. Une étude de la Reuters Institut s’est intéressée à cette génération Z et à ses usages, des médias et des informations en particulier :75% d’entre eux sont ouverts à l’expérimentation narrative donc voilà une solution pour les médias ! Cette génération veut essayer autre chose et ne veut pas juste qu’on lui donne de mauvaises nouvelles. Elle veut des solutions, qu’on lui dise, qu’on lui propose une manière de faire quelque chose par rapport à cette problématique.

Les médias traditionnels travaillent de la sorte : il y a un média, une histoire et puis derrière, une audience. Je me suis demandé comment faire les choses différemment, j’ai donc inversé l’audience et le média. Aujourd’hui, je pense d’abord à mon sujet, souvent une injustice que j’aimerais mettre en lumière ou quelque chose d’invisible que j’aimerais montrer, puis je m’interroge sur « qui devrait savoir cela pour pouvoir y faire quelque chose ». Cela touche au journalisme de solution. J’ai donc ciblé à travers cette exposition les jeunes qui utilisent leur smartphone et achèteront de l’électronique toute leur vie. En leur racontant cette histoire, j’espère amener une connaissance qui pourrait changer l’attitude de chacun et leur permettre de passer à l’action. J’espère que cela touchera les gens et que leur émotion se transformera en action.

Et vous vouliez aussi sensibiliser ? 

Oui je crois que le journalisme n’est pas neutre, que l’on vient tous avec notre histoire, nos expériences. Pour des mêmes choses, nous pouvons avoir un point de vue différent : un journaliste iranien va parler différemment d’un journaliste français, indien ou chinois sur les mêmes faits. Car les cultures aussi sont différentes. Moi, je viens avec ma culture pour dire que c’est un problème qu’on peut résoudre, je propose d’ailleurs des solutions directement dans l’application. 

Quelles solutions ?

Cela peut se régler de différentes manières. Déjà, en allégeant la pression sur la chaîne de production. Cela signifie faire réparer son téléphone, recycler les électroniques. Aujourd’hui, il n’existe que 20% de recyclage d’électroniques. C’est un gros problème écologique car 54 millions de tonnes de déchets électroniques sont produits par an dans le monde et ce chiffre augmente chaque année. C’est aussi un problème éthique, moral, car il y a une exploitation complètement inhumaine qui se fait pour certains de ces minéraux. Cela concerne les mineurs artisanaux et surtout, des mineurs qui sont sous l’emprise de groupes armés dans l’est du Congo.

Il ne faut pas boycotter les ressources du Congo car elles sont stratégiques et importantes mais il faut le faire d’une manière plus saine, plus éthique et pour cela, les utilisateurs de téléphones doivent être au courant.

Une exposition photo en réalité augmentée pour sensibiliser les jeunes à la fabrication des smartphones – France Culture

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